Moralisation 2
“Depuis une dizaine d’anées, nous vivons une époque où l’art doit se plier à un code moral. On attend de plus en plus des artistes, morts ou vifs, qu’ils incarnent la rectitude et l’empathie, et l’on exige de leurs œuvres qu’elles défendent des valeurs féministes, antiracistes, anti-homophobes et ouvertes à l’accessibilité et l’inclusion.
Ce ‘virage moral’ explique pourquoi les expositions, les articles et les livres ont tendance ‘a retravailler les biographies des artistes, pour les présenter rétroactivement comme des partisans exemplaires de la justice sociale et de l’esprit communautaire. Cela est également perceptible dans la panique qui s’empare des institutions lorsqu’elles redoutent qu’une exposition ne réussisse pas à mettre explicitement en avant ces valeurs …
Alors, oui, les principes qui sous-tendent le virage moral de l’art méritent tout à fait qu’on les rappelle dans nos vies personnelles et professionnelles, et qu’on les défende au niveau politique. Mais si nous appliquons les mêmes principes à l’évaluation de l’art dans son ensemble, nous compromettons notre capacité à penser de façon critique et à aborder par nous-mêmes dans toute sa glorieuse ambiguïté. Mais, par-dessus tout, nous perdons la capacité à être interpellés et transformés par l’art.
Car l’ambiguïté peut se révéler utile sur le plan politique, après tout : quand nous nous heurtons à l’inconfort, nous pouvons être amenés à remettre nous certitudes en question et à affûter nos réflexions. … Il faut apprendre à appréhender la complexité, une compétence nécessaire si nous souhaitons parvenir un jour à nous extraire du marigot puéril des guerres culturelles. … L’art peut nous aider à mieux nous comprendre, nous et le monde qui nous entoure, en exprimant ce qui est au-delà les mots. Il nous expose à une vaste gamme d’expériences, et nous demande d’accepter les ambiguïtés fondamentales, la complexité morale et les émotions conflictuelles qui font partie intégrante de l’essence humaine. …
Le temps est venu d’affirmer que l’art peut nous aider à ressentir plus penser plus, savoir plus. Sinon, nous risquons de le réduire à des simples exemples d’idées approuvées à l’avance, et de renoncer ainsi à notre intélligence culturelle.”
aus: Rosanne McLaughlin: KLaissons l’art le pouvoir de nous transformer. Courrier international 1846, 19.03.2026, ursprünglich im Guardian.
03/26